UN PLAN DIABOLIQUE POUR L’ ECLATEMENT
DU PROCHE ET MOYEN-ORIENT
Gilles Munier, secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes, s’est entretenu le 24 février avec Christine Bierre, correspondante à Paris du magazine américain Executive Intelligence Review (EIR).
Q : Vous êtes fin connaisseur du Proche et Moyen Orient. Qui avait intérêt à assassiner Rafic Hariri ?
A qui profite le crime ? Surtout à l’actuel pouvoir israélien et aux néo-conservateurs américains. Rafic Hariri avait des défauts mais aussi des qualités dont celle de tenir à ce que le Liban reste un Etat uni alors que ceux qui l’ont assassiné souhaitent la partition du pays. Il était un empêcheur de tourner en rond, un verrou qu’il fallait faire sauter à partir du moment où il s’était plus ou moins opposé à la présence syrienne au Liban. Je dis « plus ou moins » car il avait laissé la porte ouverte à la Syrie et il continuait toujours à négocier avec elle. On ne dit pas suffisamment que les Syriens eux-mêmes envisagent le retrait du Liban. Mais à partir du moment où cet homme allait mener la campagne, il devenait très difficile pour d’autres clans libanais, en particulier ceux qui sont proches du clan de la famille Gemayel, de garder à la tête de cette campagne un homme comme Hariri qui allait leur poser des problèmes par la suite. Il fallait l’éliminer. Je pense que c’est dans ces milieux qu’il faut chercher les assassins d’Hariri.
Q : On sait maintenant que Rafic Hariri négociait aussi intensément avec le Hezbollah et qu’il avait mené une offensive diplomatique auprès des gouvernements européens pour empêcher que ceux-ci les classent parmi les groupes terroristes comme le souhaite le gouvernement américain.
C’est exact. Mais aujourd’hui, certains commencent à faire circuler la rumeur selon laquelle les assassins d’Hariri pourraient appartenir au Hezbollah. Au contraire, Hariri était en contact quasi permanent avec le Cheikh Nasrallah pour faire en sorte que le Hezbollah ne soit pas porté sur la liste des groupes terroristes de l’Union Européenne. Il est évident qu’à partir du moment où un homme comme lui menait ce type de démarche, il était en totale opposition avec les likoudniks israéliens et les néo-conservateurs américains qui veulent faire désarmer le Hezbollah.
Q : Mais alors qui veut la partition du Liban ?
Au niveau de la conception intellectuelle, ce projet de partition remonte sans doute à ce qu’on appelle en France les orientalistes américains, notamment à Bernard Lewis. Plus récemment, la source est surtout Oded Yinon, un responsable du ministère des Affaires étrangères israélien qui a rédigé en 1982 un document sur la partition du Proche Orient en partant du principe qu’Israël ne pourrait continuer à exister que si l’ensemble des pays arabes étaient divisés en une série de petits émirats plus ou moins ennemis, plus ou moins concurrents, et qu’il fallait donc aller dans ce sens là. Pour lui le Liban était divisé en cinq provinces séparées du point de vue ethnique et religieux, des provinces pour les druzes, les chrétiens maronites, les musulmans sunnites, et les autres. Il préconisait la même chose pour la Syrie, l’Irak et le reste de la péninsule arabique.
Ce qu’on voit actuellement en Irak est de facto une partition de la région Kurde, et d’une certaine façon, de la région Chi’ite au sud, puisque des réunions se sont tenues à Basra récemment entre des responsables des mouvements extrémistes chiites pro-iraniens dans l’idée de créer une région/Etat dans le sud. Tout cela était déjà dans le plan israélien, mais a mis très longtemps à germer. Depuis, cela a été pris en compte par les néo-conservateurs américains puisque déjà à cette époque, Sharon était en contact avec les plus importants d’entre eux. Le Project for a New American Century (PNAC) a aussi repris ces mêmes idées. Aujourd’hui on voit ce qui se passe au Liban et on espère aussi diviser la Syrie en je ne sais pas combien d’Etats : un Etat alaouite, un Etat sunnite, etc. C’est l’ensemble du Proche-Orient qui risque d’exploser, de devenir un puzzle. C’est un projet réellement diabolique qui est mis en route. Pourtant, l’ensemble du Proche-Orient existant sous forme de tribus ou de communautés religieuses n’avait de sens qu’à l’époque de l’empire Ottoman puisqu’il y avait un empereur, le calife à Constantinople, qui dirigeait tout cela. Mais à moins que le calife d’aujourd’hui soit George Bush – qui veut être calife à la place du calife – on va vers un chaos dans la région. Peut-être pas un chaos pour tout le monde car ceux qui veulent faire des affaires sur le malheur des autres, le pétrole sera toujours là.
Q : Dans un article récent, vous avez mis en cause Elliot Abrams, le numéro deux du Conseil national de sécurité américain, comme étant responsable de l’application de ce plan dans la région.
Il est en charge de la partition du Liban en deux Etats. On n’en est plus aujourd’hui au projet de Yinon qui prévoyait la partition en cinq provinces car ces gens sont pragmatiques, ils tiennent compte des réalités de l’époque qui ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Il y aurait donc un état chrétien et un Etat musulman qui pourrait, s’il le souhaite, fusionner avec la Syrie, bien que cela ne veut strictement rien dire parce qu’alors, que ferait t-on des druzes, par exemple ? Elliot Abrams qui est en charge de tout cela est quelqu’un qui a des idées fumeuses sur tout cela. C’est un intégriste religieux qui doit se sentir proche des extrémistes maronites qui ont prouvé comment ils concevaient la politique lorsqu’ils avaient perpétré les massacres dans les camps de Sabra et de Chatila.
Q : Comment expliquez vous la politique de la France qui avait opposé son veto à la guerre anglo-américaine contre l’Irak et qui en est aujourd’hui à vouloir travailler avec George Bush sur la souveraineté du Liban, alors que les deux agendas sont sensiblement différents. Le projet anglo-américain est un projet de démembrement des Etats. A l’époque de Bernard Lewis on parlait de « l’arc de crise » qui devait balayer l’ensemble de l’Asie d’Ouest en Est. De l’autre côté, on a la France dont l’agenda semble animé par un sens de responsabilité sur le Liban hérité de la période gaulliste, et dont l’objectif était de rétablir la souveraineté du Liban sans aller vers la partition de cet Etat ni du reste du monde arabe. Comment la France peut elle croire qu’elle peut avancer avec George Bush sur ce projet là, et est-ce que l’assassinat de Rafic Hariri ne sonne pas le glas de cette stratégie ?
Je pense que l’assassinat de Hariri sonne, en effet, le glas à toute cette politique. Dans ce projet, la France s’appuyait entièrement sur Hariri grâce aux relations personnelles et aux affinités politiques qui l’unissaient à Jacques Chirac. Je pense que la France a une mauvaise perception de la politique américaine et de ce qu’est réellement George Bush. Peut être a-t-elle aussi l’impression que les anglo-américains vont respecter ce qui reste de l’accord Sikes/Picot, se disant que l’Irak est une chose mais que concernant la Syrie et l’Irak, la France a quand même plus de droits. C’est là où la France se trompe totalement car pour l’administration Bush, la France n’a pas plus de droits que d’autres Etats dans le monde, elle n’a droit à rien du tout. Le seul droit qui existe est le droit du plus fort, celui des néo-conservateurs et de leurs intérêts. Malheureusement, avec la mort de Hariri on va vers le chaos au Liban. Si la Syrie se retire, il y a bien une armée libanaise mais il y a aussi tous ces clans libanais qui donnent l’impression de n’attendre que le départ des Syriens pour se battre les uns contre les autres. Je pense qu’on va vers le chaos dans cette région.
Q : Même s’il est clair que cet attentat profite aux néo-conservateurs américains, croyez vous qu’il est possible que des faction syriennes opposées au gouvernement de Bachar el Assad aient pu tremper dans l’assassinat d’Hariri ?
La seule participation syrienne pourrait être la bêtise d’individus qui ne savent pas ce qu’ils font. Mais je ne crois pas que des Syriens aient pu être à l’origine de cet attentat. D’après les rapports d’experts, il fallait des moyens très importants que ne possèdent pas les Syriens …
Q : Quelle est votre évaluation sur toute la réorganisation militaire qui a eu lieu récemment en Israël : le chef d’Etat major, Moshe Yalom a été remplacé avant les usages, par Dan Halutz, un très proche de Sharon surnommé le bombardier Halutz parce qu’il avait largué une tonne d’explosifs sur une maison de Gaza pour éliminer un membre du Hamas tuant du même coup 14 membres de sa famille… Sharon a aussi remplacé les chefs des trois commandements les plus importants : le commandement Nord responsable de la frontière libano-syrienne, celui des forces terrestres et celui du renseignement militaire. On a prétendu que c’était peut-être des gens qui étaient opposées au retrait du Gaza et qu’il fallait nommer des personnalités plus favorables à la paix… Il s’avère au contraire qu’ils sont plus durs que les autres. Pensez-vous qu’il s’agit d’une réorganisation militaire en prévision d’une guerre contre la Syrie et d’attaques chirurgicales contre les sites hébergeant le programme nucléaire iranien ?
Le nouveau chef d’Etat major, Dan Halutz, est aussi un spécialiste d’informatique et des armes de précision. Je dis cela en passant mais c’est quelqu’un qui aurait pu diriger l’attentat contre Hariri car c’est un attentat qui demandait une grande précision comme pour frapper avec beaucoup de précision une maison à Gaza ou envoyer un missile sur Cheikh Yassine.
Ce sont des faucons et pour ces gens, les priorités aujourd’hui sont l’explosion de la région et aussi la destruction des sites de recherche nucléaire iraniens. Il y a aussi un plan de partition de l’Iran, car en Iran il y a aussi des Perses, des Kurdes et des Azéris, et des arabes dans le sud. C’est l’Arabistan où se trouvent toutes les régions pétrolières auxquelles les Américains s’intéressent énormément. Si l’on en croit le Roi de Jordanie, certains voudraient aussi créer un sorte de croissant Chiite. Le sud de l’Irak, l’Arabistan et le nord de l’Arabie qui est la région pétrolière de l’Arabie Saoudite, pourraient constituer une région chiite. Au moment du premier choc pétrolier en 1974, Kissinger, qui dirigeait a l’époque la politique des Etats-Unis, avait envisagé de susciter une partition du nord de l’Arabie saoudite.
Q : Venons en au rôle que peut jouer la Russie actuellement dans cette région.
Ce sera un véritable camouflet pour Poutine s’il laissait tomber la Syrie. Cela lui poserait des problèmes intérieurs car beaucoup lui reprochent déjà d’avoir perdu l’Ukraine, d’avoir perdu de son influence en Europe de l’Est. Demain ce sera peut être la Biélorussie car cela fait partie des objectifs déclarés de George Bush, et, lorsqu’on écoute le discours de Bush à Bruxelles, l’objectif c’est aussi de « démocratiser » la Russie. S’il laissait tomber la Syrie, il laisserait tomber tout un pan de la politique arabe de la Russie car la Syrie est aussi très importante pour la marine russe. En face de la mer Noire, les ports qui leurs sont les plus proches sont les ports syriens pas les ports turques. Donc, j’espère que Poutine ira jusqu’au bout et intelligemment. Les réalités de la Syrie d’aujourd’hui, ne sont plus celles de l’époque de Hafez el Assad. C’est un pays qui est en pleine révolution intérieure avec tout un rajeunissement des cadres du Parti. Une sorte de pré-Glasnost.
Q : Dans un article vous disiez que l’assassinat de Hariri pourrait déclencher la quatrième guerre du golfe. Ne pensez vous pas que le parallèle à faire est avec l’assassinat de François Josef à Sarajevo et qu’il y a là tous les ingrédients pour prendre le chemin d’une troisième guerre mondiale ?
Mon article se limitait au Proche Orient, c’est la raison pour laquelle j’ai averti contre le danger d’une quatrième guerre du Golfe. Mais cela peut déclencher aussi une nouvelle guerre mondiale, une guerre des civilisations comme celle dont parlait Bernard Lewis, parce qu’il y a un enclenchement avec la Russie, et avec la Chine qui se cherche et qui ne peut plus laisser les choses se faire. Jusqu’ici la Chine ne s’intéressait qu’à l’Asie, mais elle ne pourra pas rester éternellement en dehors des affaires du monde.
Interview paru en langue anglaise dans Executive Intelligence Review (11/3/05) sous le titre: “Hariri stood for unitary nation-state” http://www.larouchepub.com/eirtoc/2005/eirtoc_3210.html
Un extrait en langue française a été publié dans Nouvelle Solidarité (11/3/05) sous le titre retenu ici. Christine Bierre est la rédactrice en chef de ce bimensuel (12, rue Fernand Pelloutier – 92200 Clichy).

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